Alain Tellot

J’avoue trouver curieux de lire que les religions déshumaniseraient les individus alors que tant d’autres personnes leur reprochent au contraire d’être trop centrées autour de l’humain au détriment de la nature et de l’univers. Le sentimentalisme omniprésent de la Bible ne me semble quant à lui pas laisser beaucoup de place à une quelconque déshumanisation. Quant à la déresponsabilisation, j’irai jusqu’à affirmer le contraire : Les religions ont plutôt tendance à réduire les libertés individuelles au nom de l’intérêt général, et à inciter les croyants à exécuter eux-mêmes ce processus sur leurs propres personnes, ce qui relève de la primauté de la responsabilité sur la liberté. Dans nos républiques libertaires modernes, au contraire, c’est toujours l’individu qui a raison face à la société, ce qui est synonyme de déresponsabilisation, puisque les besoins personnels de chacun n’ont plus à répondre de leur accord avec les besoins cumulés du reste de la communauté. On voit bien d’ailleurs que l’emploi moderne du terme de responsabilité ne sert le plus souvent qu’à désigner autrui comme responsable, et non à se définir soi-même comme tel, sauf quand il y a valorisation.

Est-il plus confortable de se réfugier dans une religion pour justifier l’injustifiable ? Pas vraiment. Les religions ont l’inconvénient d’être peu malléables aux désirs des manipulateurs. Elles se fondent sur d’anciennes traditions et sur des ouvrages de référence dont on peut faire des interprétations variées, mais pas infinies. De plus, quiconque est capable de produire une interprétation valide de ces ouvrages qui diffère de celle du maître à penser attitré lui retire le monopole. C’est précisément ce qui s’est passé en Europe à partir de la Renaissance lorsque l’imprimerie a permis la large diffusion de la Bible et des textes saints et que l’Église catholique, contestée dans son dogme, a perdu sa suprématie.

Les idéologies laïques ne souffrent pas de cette limite. Le nazisme n’en est pas le meilleur exemple, puisqu’il maintenait la porte ouverte à un certain mysticisme et que son dirigeant avait un statut quasi-divin. Le communisme, en revanche, en plus d’être totalement matérialiste, n’avait recours qu’à des héros « ordinaires » : Lénine ou Staline n’étaient pas plus que le Pape et le Roi des régimes chrétiens (ce qui était déjà beaucoup). En Union Soviétique, les communistes juraient par « le peuple », « le progrès » ou « le parti », pas par Staline, dont le culte de la personnalité ne dépassait pas sa propre personne et ne lui a pas survécu bien longtemps. Il est parvenu à être de son vivant le symbole du communisme, mais n’a jamais pu être le communisme personnifié, pas plus qu’un pontife n’est Dieu, contrairement à Hitler qui était l’alpha et l’oméga du nazisme (et l’est encore aujourd’hui pour les néonazis).

De tels héros que Staline sont encore bien vivants aujourd’hui, de notre système politique où l’on choisit d’abord des personnalités et ensuite les programmes afférents, à notre système médiatique où chroniqueurs et journalistes occupent de plus en plus le centre de l’attention, en passant par les stars et autres peoples qui sont les modèles stakhanoviens de la réussite sociale contemporaine, et par les intellectuels qui donnent à privilégier la paternité d’une idée sur sa valeur intrinsèque, formant ainsi des corpus idéologiques préconçus indéfectiblement liés à leurs auteurs, donnés à haïr ou à aimer.

Et qu’en est-il du cœur de l’idéologie soviétique précitée ? Précisément une « libre pensée », détachée de tout traditionalisme et de toute forme de croyance métaphysique, mettant en avant le « progrès » pour servir les intérêts du peuple. En pratique, le résultat est connu : une dictature aussi absolue que le IIIème Reich, bien plus inquisitrice et meurtrière encore que le modèle Mussolinien, étant allée aussi loin que l’Allemagne nazie à l’exception des chambres à gaz (qui ne sont jamais qu’un mode opératoire et n’influencent que peu le résultat final).

Ce qu’il faut comprendre avec les idéologies, c’est que, religieuses ou athées, elles sont spirituelles, dans la mesure où elles profitent du traumatisme existentiel de l’être humain (une idéologie n’étant pas une religion, mais un corpus dogmatique fermé, pouvant éventuellement être bâti sur une religion). Ce traumatisme existentiel est le fruit de l’incapacité de l’être humain à connaître l’origine et le but de sa propre vie. Les religions comblent généralement ce vide par des réponses toutes faites. L’athée, lui, pense par définition que cette origine et ce but n’existent pas de fait, et s’en remettra souvent à l’humanisme pour lui apporter ces réponses : l’être humain qui fixe lui-même les objectifs de sa propre existence et, par là, en redécouvre le sens, en étendant son propre devenir à celui de l’humanité, qui lui survivra, lui permettant ainsi d’effleurer l’immortalité. Le progrès est la clé de voûte de ce mode de penser. Quiconque détient la crédibilité de la sphère progressiste pourra imposer à la majorité sa volonté sans avoir à la justifier, en prétendant qu’elle sert des intérêts généraux et/ou particuliers moralement indiscutables. Dans la mesure où le maître à penser n’a plus à s’accorder avec de quelconques traditions ou ouvrages de référence, il est impossible de l’affronter par confrontation morale concurrentielle (même corpus idéologique, interprétation différente), et donc de subvertir ses adeptes. Sa seule préoccupation demeure de conserver autour de lui une population de penseurs et de maîtres d’œuvres qui ajoutent à son crédit et garantissent sa capacité d’action et de flexibilité dialectique, ce qui généralement n’est pas le plus difficile, surtout dans des pays densément peuplés.

Ainsi, les humanistes, effectivement, sont tous athées, puisque ce sont des personnes qui trouvent le commencement et la fin de leur pensée sociale dans le seul être humain. Le principal défaut des humanistes, outre qu’ils ont souvent tendance à s’autoproclamer comme tels, est qu’ils aboutissent généralement à une vision arrêtée de l’idéal humain qui exclue de fait tous les individus qui ne lui correspondent pas. On voit parfois ainsi, notamment dans les médias, des « humanistes » aller jusqu’à contester le droit à la vie de personnes ayant des opinions incompatibles avec leur propre vision de l’être humain, ce qui est, à mon sens, une faute très grave. En ce sens, humanisme ne signifie pas nécessairement philanthropie, car l’humanisme est l’articulation de toute la conception du monde autour de l’être humain, tandis que la philanthropie, plus ouverte, consiste à appréhender le monde de n’importe quelle manière pourvu qu’elle soit profitable pour les humains. Bien entendu, en ce qui me concerne, je préfère de loin la philanthropie, bien que les deux ne soient pas totalement incompatible, pas plus que la philanthropie n’est incompatible avec la religion.

Peut-on dire qu’un athée qui se laisse séduire par une idéologie ou un maître à penser, trouvant par là un sujet d’adulation, ne sera plus comptabilisable dans la famille de l’athéisme, et que ses actions devront par conséquent en être totalement dissociées ? Ce serait un biais assez asymétrique en comparaison de la critique habituelle des religions, et il ne serait justifiable que si, de façon réciproque, n’importe quel croyant entrant en contradiction avec un élément crucial de sa religion déresponsabiliserait entièrement cette dernière de ses actes. Ainsi, les Évangiles prônant clairement la non-violence, aucune forme de violence ne serait jamais imputable, de près ou de loin, à la religion chrétienne. De telles conclusions sont au pire absurdes, au mieux idéalistes.

En conclusion, l’indépendance intellectuelle n’est pas une question de croyance. Certains athées échappent aux idéologies statiques et aux maîtres à penser. De la même manière, quiconque croit en Dieu par choix et non par accoutumance ne mêlera pas ses opinions sociales avec ses opinions religieuses. Le véritable danger des religions, c’est de faire croire qu’elles seules sont dangereuses.